
Football contre apartheid
Publié le 09.05.2010
Depuis le film Invictus de Clint Eastwood, tout le monde ou presque connaît l’authentique histoire de la Coupe du Monde 95 de rugby. Quand Nelson Mandela rencontra François Pienaar pour unir dans le sillage des Springboks un pays encore divisé racialement et économiquement. Mais l’histoire oubliée du sport et de l’Apartheid, c’est celle du football. Voyage en Afrique du Sud, à un mois de la Coupe du Monde.
L’Apartheid. Pendant plus de 40 années, l’Afrique du Sud continua de vivre au temps des empires coloniaux. Etre enfant blanc dans les quartiers de Cape Town au début de seventies voulait dire ne connaitre aucun noir. Selon les lois de l’Apartheid, l’école et le quartier étaient réservés aux blancs, les médias étaient blancs et racontaient des histoires sur les blancs. Les gens de couleur noire étaient exclus du pouvoir, du système et bénéficiaient de seul droit que celui de rendre plus confortable la vie des blancs les plus aisés. Ceux qui s’opposaient à ces règles dogmatiques et racistes étaient supprimés sous silence. La plupart finissaient en prison. C’est à l’intérieur de l’un de ces bagnes du système que football et lutte contre l’apartheid allaient lier leur destin.
Robben Island
Le nom vous dit peut-être quelque chose. C’est là que pendant 18 années fut emprisonné Nelson Mandela. 18 années d’une vie à fomenter les discours qui feront de lui le premier président noir de l’Afrique du Sud, symbole universel d’égalité raciale et d’un monde plus juste. Robben Island, c’est là que se rendirent les Boks de Pienaar à quelques jours de la WC95 selon la volonté de Mandela et c’est là encore que Mandela lui-même revînt pour son 89ème anniversaire en 2007. L’île est un symbole pour mille et une raisons. Et une tout particulièrement : c’est dans ces geôles et sur ces terrains aux airs de Gobi que des prisonniers noirs puisèrent dans le football l’espoir de survivre et la réhabilitation de leur dignité humaine.
L’histoire est atypique. Pendant dix années, des prisonniers instaurèrent un véritable establishment footballistique. Ils re-créèrent les réalités du monde extérieur avec une minutie absolue, en se basant sur les règles manuscrites dans un livre de la FIFA. Ces hommes commencèrent par jouer dans les cellules avec des ballons de fortune fabriqués en papier ou carton. Puis en 1965, les autorités acceptèrent de laisser jouer des matchs en plein air chaque samedi. Les équipes fabriquèrent leurs propres cages and troquèrent leurs habits de prisonniers pour des uniformes de même couleur.
Une contre-société
Des conditions rudimentaires pour une institution aux antipodes : minutieuse, sérieuse, appliquées. Petit à petit, les prisonniers formèrent leurs équipes et créèrent des clubs, comme la Makana Football Association aujourd’hui officiellement reconnue par la FIFA. Les managers, qui cohabitaient parfois dans les mêmes cellules, bâtirent des calendriers de matchs en s’écrivant sur lettres formelles. D’autres passèrent des vrais-semblants examens de la FIFA pour devenir les arbitres de cette ligue souterraine. Chaque joueur qui transgressait les règles devait passer devant une commission de discipline, bien avant Pascal Garibian. Les archives relatent même l’existence d’une ligue de trois divisions et de plusieurs trophées.
Ligue, instances, calendrier, arbitres, managers, joueurs, poteaux et barres transversales. Petit à petit, pierre par pierre, les prisonniers reproduisent avec précision les règles d’une réalité qu’ils ne connaissaient que sur des lignes écrites. Ce sport qui commençait à dégager des milliards allait devenir une simple raison de vivre et d’espérer pour des centaines d’hommes. Un moyen de retrouver la dignité humaine, de sortir de l’isolement et de renouer avec la fraternité. Même ceux qui ne jouaient pas trouvèrent longtemps le moyen de regarder les matchs avant que les autorités ne construisent un mur pour bloquer la vue.
Le pire c’est que ces hommes trouvèrent avec le football, à l’intérieur de quatre murailles qui étaient leur pénitencier, les conditions d’épanouissement et la glorification que la société du réel n’aurait pas pu leur offrir. Beaucoup, très jeunes, développèrent une profonde passion pour ce sport qu’ils gardèrent après même leur libération. Walter Sisulu fut un membre fondateur de l’ANC Youth League. Dikgang Moseneke aida à l’institutionnalisation de la Makana. Steve «Tangana» Tshwete servis comme Ministre des Sports sous Nelson Mandela. Quant à Mandela, il pensa le sport en 1995 comme un symbole et un motif d’unification après la chute d’apparence de l’Apartheid : Robben Island y était certainement pour quelque chose.



