Les lions de Furiani
Samedi, 09 Octobre 2010 10:14 -

Tags: 1978 | Bastia | corse | Furiani | Sporting | UEFA

 


C’était il y a 30 ans. 1978. L’année du mondial en Argentine et de la victoire controversée de la bande à Menotti sur ses terres. Mais cette année qui devait être celle du mondial fut surtout, sur le sol européen, celle du Sporting Etoile Club de Bastia. En 1978, l’Europe du foot découvrait l’existence d’un petit port tranquille de 40 000 habitants : la naissance de la légende des Lions de Furiani.


Imaginez un village d’à peine 40 000 âmes, même pas situé sur le continent, qui va défier sans trembler les grandes capitales et places fortes du football européen. C’est un peu ce que raconte la légende des Lioni di Furiani. L’histoire d’une équipe sans grands moyens financiers, d’un stade vétuste d’à peine 15 000 places, d’un petit pays d’irréductibles à la Testa Mora, qui s’en vont défier les grands du monde du ballon rond. Tour à tour, Lisbonne, Newcastle, Torino, Iena et Zurich, plieront face à une bande d’amis qui jouaient au football pour le plaisir et pour l’amour du maillot. Et pour un pays qui continuait là de forger son identité, trois ans après l’épisode de la cave viticole d’Aléria.

Les guerriers de Furiani

Tout commence lors de la saison 1976-77. Troisième du championnat, le SECB se qualifie pour la Coupe de l’UEFA pour la seconde fois de son histoire. Une Coupe de l’UEFA qui n’a alors rien à voir avec sa version moderne. Plus proche de notre Champions League que d’autre chose, elle réunit des clubs parmi les plus redoutés du continent.


Pour l’heure, le Sporting est bien loin de ce monde. Jules Filippi, le directeur sportif, doit pallier les départs de Zimako et Djazic. Mais l’homme a de l’idée derrière la tête en plus d’un caractère bien trempé. Il réussit à faire signer un certain Jonnhy Rep, qui veut absolument quitter Valence. Un hollandais volant, play-boy à la cool, qui incarne le football total et moderne de la génération Cruyff.
Un génie pour en épauler un autre : Claude Papi. Le plus grand joueur corse de tous les temps. Un Zidane d’alors, avec une vision de jeu et un sens de la passe sans égal. Un joueur à l’élégance et à la technique rares qui portait avec Rep le jeu bastiais vers des cimes néerlandaises.


Autour d’eux, des corses, des alsaciens ou des étrangers : Petrovic, Hiard, Cazes, Orlanducci, Marchioni, Guesdon, Burkhard, Franceschetti, Lacuesta, Larios, Felix, Mariot, DeZerbi ou Krimau étaient les plus connus. Un groupe de potes qui se retrouvaient lors de restos, de mariages, de parties de pétanque ou de belote. Et sur le terrain, un groupe soudé pour qui chacun se battait comme un lion. La raison de cette combativité et du succès tient aussi en un nom : Petru Cahuzac.


Aux airs bourrus, aux méthodes archaïques et tyranniques, Cahuzac était un entraîneur respecté et craint par tous. Les entraînements étaient durs, souvent en montagne ou contre la CFA, et les séances individuelles fréquentes. Les anciens racontent qu’il n’était pas rare que « Cahu » fasse la tournée des boites de nuit pour récupérer ses garçons. Alors forcément derrière ça envoyait. Si le jeu proposé régalait les puristes, il respirait aussi le labeur, l’abnégation et les interventions défensives étaient souvent rudes, musclées, surtout quand Marchiono ou Orlanducci – Le lion de Vescovato – s’y collaient. Dans les 30 mètres, on préférait souvent découper sur ordre du boss. Cahuzac était un meneur d’hommes d’un charisme immense, parti depuis rejoindre là-haut Papi, Petrovic et Mariot.


Le plus grand exploit du football corse

L’incroyable épopée de 1978 frôle la déraison. Elle a un goût d’inexplicable et de magique tant elle ressemble aux contes ou aux bandes dessinés de notre enfance. Disons-le clairement, Bastia réalisait il y a trente ans une performance qui n’a rien d’égal sur les tablettes de l’histoire du football. Une histoire de cœur et de dingue(s) qui commence à Lisbonne, un soir de Septembre 77.


Quand le tirage du premier tour tombe, tout le monde pense que l’aventure va se terminer avant même qu’elle n’ait commencée. La télé ne retransmet même pas la rencontre de Lisbonne et, déjà à l’aller, il a fallu un doublé de Fanfan Felix sur la fin pour renverser un match deux fois mené par les portugais (3-2). Alors quand Fernandes marque à un quart de la fin devant 60 000 de ses fans, la messe est dite. Sauf que c’est précisément là que nait la légende : Rep puis Felix frappent deux fois dans les cinq dernières minutes. La bande à Cahu vient de défier l’impossible. Désormais, ils ne doutent plus de rien : ils deviendront la première équipe française à gagner en terre anglaise, en sortant Newcastle à St James Park, puis élimineront le Torino et ses sept internationaux, galactiques d’une autre époque.


L’histoire se répétait. Contre le Toro, Bastia, qui reçoit en premier, est encore mené avant de l’emporter 2-1 par Papi et Rep. Comme toujours. Au retour, dans l’hiver glacial d’un Stadio Comunale bordé de neige, 15 000 corses assistent à la victoire 3-2 du SECB devant des tifosis devenus muets. Bastia force le respect de l’Europe entière. Et plus rien ne l’arrête, pas même le Carl Zeiss Iena, un vieil habitué des joutes européennes. Face à des allemands pétrifiés par un Furiani folklorique, le SECB passe sept pions (7-2) pour un autre chiffre « sept » : celui d’une série de sept victoires d’affilées en Coupe d’Europe, record et exploit d’alors seulement réussit par la Juventus et le Dynamo de Kiev. La défaite au retour (2-4) n’y change rien : 15 000 corses compressés comme des sardines ont droit à une demi-finale. Un moment de souffrance historique car les Grasshopers Zurich refusent de céder à Furiani, s’accrochant à leur but d’avance obtenu à l’aller (2-3). Rep est absent. L’horloge tourne inexorablement. Mais la légende frappe toujours quand on s’y attend le moins : à 20 minutes de la fin, Papi délivre, d’une volée magique, tout son peuple de l’angoisse (1-0). Les rues corses sombrent dans la folie. Bastia est en finale de l’UEFA !


Il faudra un gardien de génie et une piscine d’Armand-Cesari injouable pour vaincre ceux qui refusaient l’échec. Une aventure au goût d’inachevé et de frustration : une semaine d’orages sur l’île ont transformé la pelouse de Furiani en un bourbier impraticable qui solde une finale aller sur un 0-0 qui ne pouvait être autre. Sur ses terres, le PSV des jumeaux De Kerkhof est intraitable (0-3). La finale s’est jouée sur un match.


Au-delà du foot

Mais 1978, c’était bien plus que le football. C’était une effervescence permanente qui envahissait la toute Corse. C’était des amoureux du Sporting venus des quatre coins de l’île et d’ailleurs, drapeaux à la main, sandwiches et bouteilles de vin sous le bras à Furiani. C’était 15 000 corses qui envahissaient les rues de Turin ou des milliers d’autres qui embarquaient sur les ferries à chaque déplacement. C’était une ville qui se sapait chaque fois un peu plus de bleu et de blanc.


1978, c’était la magie de Furiani. Un stade moyenâgeux aux antipodes de ceux des prestigieux visiteurs. Un vétuste bloc de béton que les adversaires prenaient risiblement pour le stade d’entrainement. Une enceinte oppressante comme nulle autre avec les gens à un mètre du terrain, accrochés aux grillages ou sur le toit du stade, et ces barbelés en haut des grillages. Un stade de 15 000 personnes qui donnaient l’impression d’en contenir trois fois plus et qui filaient la berlue et les jetons aux adversaires : les sirènes, les coups de fusil tirés en l’air, les détonations de bombes agricoles fabriquées maison, les pétards, les envahissements de terrain sur les buts étaient monnaie courante. Furiani était un lieu de folklore d’un autre temps. Un concentré de passion et de ferveur où la magie se répétait au point que le miracle devînt banal.


L’épopée du Sporting 78, c’est une aventure totalement folle à conter à ses fistons comme l’histoire de David contre Goliath ou d’Astérix contre les Romains. L’épopée qui, deux ans après les verts à Glasgow, a continué de décomplexer le foot français et qui a placé la Corse sur toutes les cartes de nos voisins européens.

M.P.

 

Commentaires  

 
0 #1 F.P. 08-12-2010 14:46
Frate, c'est une tres belle histoire que tu nous rememores. Merci et a prestu
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