Lucarelli, le « footballeur communiste »
Mercredi, 11 Mai 2011 06:15 -

Tags: Berlusconi | Calcio | Communisme | Guevara | Livourne | Lucarelli | Torino

 

C’est l’histoire romanesque d’un « illuminé » qui refuse l’appel des billets verts des magnats du foot pour rester dans son club de cœur. Pourtant Cristiano Lucarelli n’est pas fou. Il est surtout un footballeur atypique, aux valeurs communistes authentiques, et dont l’histoire d’amour avec sa ville et son club de cœur, Livourne, reste aussi bucolique qu’originale dans le Calcio moderne.

 

Livourne. Comprenez la « ville rouge ». Plus que tout autre coin de la Botte, Livourne traine des accents marxistes et une faucille à rebrousse-temps. Livourne, dernier bastion communiste : l’histoire vaut encore plus ses Lires dans une Italie moderne gouvernée par une coalition « largement » de droite. Ici, en 1921, fut fondé le Parti Communiste Italien. Et, scrutin après scrutin, Forza Italia, le parti ultralibéral du Cavaliere, continue de manger le pavé.

 

Comme une évidence, le vétuste stade Armando Picchi est devenu au fil du temps un nid pour ces irréductibles à la Bandiera Rossa. Et longtemps, trop longtemps, Cristiano Lucarelli fréquenta le béton de la Curva Nord. Au point d’être, en 1999, l’un des fondateurs du groupe ultra local : les « Brigate Autonome Livorno » (B.A.L.). Dont la banderole « Brigade Autonomieski Livornieski », souvent déployée sur 90 mètres, dit long sur l’idéologie prédominante…

 

Alors oui, Lucarelli est né communiste, dans une ville où le contraire n’existe pas ou presque, trimballe le logo du Livorno sur le bras gauche ou Bandiera Rossa comme sonnerie de mobile, et a fondé le Corriere di Livorno. Mais en 1992, à Cuoiopelli, il est devenu un chainon de l’industrie du foot, vitrine officieuse du tout-pognon. Le hic c’est que l’homme n’a jamais renié ses convictions. Pis, il les a trop souvent affichées pour ne pas épouser les clichés et les amendes (1). Comme en 1997, où il salua son but contre la Moldavie en Espoirs, le poing levé, en exhibant un tee-shirt du Che sous son maillot azzuro. Le match avait lieu à… Armando Picchi devant une Curva Nord en délire.

 

Mais, à l’été 2003, Lucarelli est devenu le symbole d’une lutte qui le dépasse. Cet été là, l’AS Livourne accède à la Série B après des années de misère. Une marée de fans, dont Lucarelli, envahit le pré du stadio comunale. Dans l’élan de liesse, beaucoup, la plupart, commencent à réclamer son retour. L’idée germe. Et a de toute façon fomenté trop longtemps dans l’esprit d’un gosse de l’Ardenza pour qu’il ne résiste à l’appel du Bella Ciao de son enfance. Après avoir scoré 77 buts avec 8 clubs différents (2), Lucarelli signe à l’AS Livourne.

 

La belle histoire n’est pas si simple. Car, Lucarelli, alors au Toro, menace de rompre son contrat afin de rejoindre Livourne. Pis, la saison suivante, alors en « co-propriété » entre les deux clubs, il refuse un milliard de Lires du Toro –il en fera un livre (3) – et s’assoit sur d’autres offres européennes séduisantes et adaptées à son standing. Le tout fait bondir la Botte: le n°99 passe pour un illuminé qui réduit son salaire au nom de l’utopie has been de l’amour du maillot.

 

Mais Lucarelli a le même rêve fou que le gosse qu’il était : la « Série A ». Ce que tout un peuple attend depuis 1949 se produit dès la saison 2003-04 : Lucarelli score 29 billes et Livourne choppe le train pour l’élite ! L’année suivante, il finit même capocannoniere (29 buts) et le club s’enquille à une étonnante huitième place. Le 11 septembre 2004, ils sont bien plus de dix mille livournesi à faire le déplacement historique à San Siro, se moquant de Silvio Berlusconi et clamant leur désamour de l’Italie qu’il incarne. Une sorte de trophée pour un club au palmarès famélique. Et de quoi nourrir la bataille des idéologies : en Italie, plus qu’ailleurs, le Calcio est bien une immense fresque de la vie socio-politique tumultueuse de son pays.

 

Lucarelli a fini par partir de Livourne en 2007 – suite à des tensions internes et la mise en sommeil des B.A.L. – et est aujourd’hui prêté par Parme à Naples. Mais son histoire raconte bien plus que le destin d’un buteur de talent : il incarne un croche-patte au capitalisme que ses camarades défendent et qui enfume l’odeur du vrai foot. L’histoire unique d’un footballeur guidé par ses sentiments et ses convictions. Oui, aujourd’hui Cristiano Lucarelli a changé d’équipe… mais pas d’idéologie.

 

M.P

 

(1)     Avec Livourne, en 2007, ses accusations lui valurent 30 000 euros d’amende par la Fédé Italienne : « Ils veulent nous faire descendre pour des raisons politiques, parce que nous sommes de gauche. L’an dernier les quatre équipes (Pérouse, Modène, Empoli en Ancône) dont les supporters exposaient l’image du Che Guevara en tribune ont été rétrogradées en Série B. Maintenant c’est notre tour ! ». Il soutenait aussi les actions des B.A.L pas seulement en portant le numéro 99 : en payer le bus.

(2)     Lucarelli a joué à Cuoiopelli, Perugia, Cosenza, Padova, Atalanta, Valence, Lecce et Torino avant Livourne.

(3)     « Votre milliard, vous pouvez vous le gardez ».

 

Commentaires  

 
0 #2 DCAB 09-08-2011 19:33
Super papier ;)
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+1 #1 jackoline 13-05-2011 09:57
bella cio, bella cio, bella cio cio cio :-*
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