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Amis du lundi bonjour,
L’hiver est à nos portes en Europe alors restons en Amérique du sud pour profiter du printemps et des feuilles de coca qui bourgeonne. La semaine dernière, Jorge Campos illustrait bien la folie nécessaire au gardien de but pour supporter l’isolement dans sa petite surface pendant 90 minutes à se faire tirer dessus. Il faut d’autant sortir de la norme en Amérique du sud où le risque de se faire tirer dessus existe aussi en dehors du stade. Les goalkeepers comme le disent nos amis (ou pas) anglo-saxons sont donc souvent des êtres à part. L’Amérique du Sud nous a offert El Loco Higuita mais elle nous a aussi mis en cage le géant José Luis Chilavert.
JLC est un monument dans tous les sens du terme, physiquement d'abord. 1 m 88 pour une masse corporelle variant de 85 kg, lors de ses meilleures saisons, à 115 kg dans ses pires années, bien connues des supporters strasbourgeois et des restaurateurs alsaciens... « Non José Luis ne mange pas la cigogne, finis ta choucroute d’abord »… Avec une telle carrure, le Paraguayen aurait très bien pu embrasser une carrière de boxeur, faire de la lutte gréco-romaine ou gagner le concours du plus gros mangeur de hot dog. D'autant que le garçon a toujours démontré un véritable esprit de guerrier, par ses actions sur le terrain et parfois aussi en dehors.
Mais comment concilier un physique de fighter avec la passion du ballon rond ? Comment réussir à jouer des mains, ou même des poings, lorsque l'on est footballeur ? En endossant le rôle de gardien bien sûr ! José Luis Chilavert l'avait bien compris, et nul ne sait si c'est son amour pour le football ou son goût pour la castagne qui l'a mené jusque là. Toujours est-il que c'est à ce poste que le natif de Luque a inscrit son nom en lettres d'or dans le grand livre du football. Car avant d'être une légende du lundi, le Paraguayen a été aussi un seigneur de son sport.
Ce physique si massif qui, lors de ses dernières saisons professionnelles, provoquait immédiatement la risée de tous les spectateurs, a d'abord été un atout pour le portier. Quoi de mieux en effet qu'une stature d'armoire à glace digne d'un videur de boîte de nuit pour effrayer les frêles attaquants des championnats sud-américains. D'autant que son attitude avait de quoi les dissuader de frapper au but.
Malgré ses airs de brute épaisse, le garçon n'a pas eu besoin que de ça pour asseoir sa réputation de bon gardien. Que dis-je, d'excellent gardien, en témoignent ses superbes saisons au Sportivo Luqueno, à San Lorenzo, au Real Saragosse ou au CA Velez Sarsfield, dont il a été le portier emblématique durant neuf saisons consécutives, entre 1991 et 2000. Le joueur et son club ont connu une véritable histoire d'amour, puisqu'avec Velez, Chilavert a remporté trois titres de champion d'Argentine (1993, 1996 et 1998), une Copa Libertadores et une Coupe Intercontinentale (1994).
Grâce à ses performances en club et en équipe nationale, dont il est devenu le gardien indiscutable dès le début des années 1990, le Paraguayen à la stature de gorille est parvenu à décrocher le titre de meilleur joueur sud-américain de l'année, en 1996, chose extrêmement rare pour un goal, mais aussi celui de meilleur gardien de l'année par la FIFA à trois reprises (1995, 1997 et 1998). Ce faisant, il est parvenu à se montrer à la hauteur, voire à dépasser des monuments tels que l’autre grand défenseur de la ligne blanche, René Higuita.
Son dernier trophée personnel, Chilavert le remporte après une année 1998 bien remplie. Une Coupe du Monde, au cours de laquelle le public français découvre ce rempart humain, quasi-infranchissable pendant plus de 100 minutes durant le huitième de finale qui l'oppose aux Bleus, avant que Laurent Blanc ne parvienne à le battre et n'envoie la France en quarts de finale. On se souviendra toujours de Chilavert en train de relever un par un tous ses coéquipiers meurtris par la lumière venant de Laurent Blanc (spéciale dédicace à Thierry Gilardi). Mais la véritable particularité de Chilavert, ce qui fait de lui un joueur vraiment hors-normes, c'est son aisance au pied. Pas sur les dégagements mais sur les coups de pied arrêtés .
Tireur de coups francs et de penalties, le portier a fait souffrir à de nombreuses reprises ses homologues gardiens et a inscrit 62 buts durant toute sa carrière, dont 8 en équipe nationale. 4 d'entre eux ont même jalonné le parcours qualificatif des Rouge et Blanc pour la Coupe du Monde 2002. C'est dire leur importance. Il est simplement battu par un gardien, le Brésilien Rogerio Ceni avec 103 buts (gardien remplaçant champion du monde 2002).
Mais venons-en au plus intéressant : après José Luis la main ferme et le pied adroit, place à Chilavert pied carré et main de plomb... L'an 2000 est synonyme de bug pour le gardien. Lui titulaire indiscutable à Velez Sarsfield, lui l'idole de tout le Paraguay, finit par céder aux sirènes lucratives de l'Europe et fait ses valises à l'intersaison, direction... Strasbourg ! Son agent aurait mieux fait de lui préciser que « capitale de l'Union Européenne » ne signifie pas « capitale de la France », et encore moins « capitale du football européen ». C'est pourtant bien avec le Racing que le colosse aux pieds agiles (jeu de mot de niveau international) signe. Et là, c’est le drame.
Excités par ce gros coup médiatique, les dirigeants du RC Strasbourg offrent au gardien un salaire de star, l'accueillent comme le messie et l'installent comme un roi. Chilavert ne manquera pas de se comporter comme un monarque. Pas Charlemagne ni Saint-Louis mais plutôt comme le roi Dagobert incarné par Coluche dans « Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine » : fainéant, lunatique et porté sur la nourriture, de préférence grasse et calorique. Et question gastronomie, le Paraguayen a visé juste en choisissant la région de la choucroute, du kouglof et des bretzels. Sans oublier la bière bien sûr. Et ses excès ont tôt fait de le mettre dans le collimateur du public, qui le trouve, ô surprise, trop gros, trop lent, bref, pas au niveau.
Pourtant, malgré des lacunes certaines dans sa condition physique et dans son investissement, le gardien reste le premier choix dans les cages strasbourgeoises. Il contribue à porter son équipe vers la victoire en coupe de France face à Amiens en 2001, après un triste 0-0 et une séance de tirs-au-but qu'il se charge lui-même de conclure par une frappe victorieuse, offrant au Racing sa troisième et dernière Coupe de France en date. Malgré ce titre, Chilavert ne peut empêcher la descente de son club en Ligue 2.
Il faut dire que le Paraguayen est pour beaucoup dans la relégation de l'équipe, lui qui en meilleure forme et avec davantage de bonne volonté aurait sans aucun doute évité nombre de buts. Son année en deuxième division, bien que plus complète (33 matchs joués en championnat et deux en coupe de l'UEFA, contre 17 en 2000/2001), n'est en aucun cas plus accomplie sur le plan personnel. Toujours en proie à une surcharge pondérale, il reste loin de son meilleur niveau.
Alors José Luis compense. Il alimente ses sorties avec l'équipe nationale paraguayenne et ses retours au pays de déclarations tapageuses, polémiques, misogynes. Il administre des douceurs verbales à tort et à travers, mais aussi des coups à ses adversaires en éliminatoires de Coupe du Monde. Plusieurs fois, la justice le rappelle à l'ordre et le condamne à des amendes. Le tribunal devient un lieu qu'il se met à fréquenter assidûment.
À Strasbourg aussi il s'enferme dans des différends avec les dirigeants du Racing, qui lui reprochent de manquer à son devoir professionnel et aux performances qui devraient être les siennes s'il arrêtait de s'empiffrer. Résultat des courses : le licenciement est prononcé avant même la fin de la saison 2001/2002. Le gardien n'aura même pas le loisir de fêter la remontée en Ligue 1 avec ses camarades. Peu lui importe, son horizon est dégagé : il est retenu dans la sélection du Paraguay pour la phase finale de la Coupe du Monde 2002, au Japon et en Corée du Sud.
Toujours nanti d'une bedaine proéminente et d'une agilité précaire, le gardien débarque au Mondial déterminé à aller plus loin qu'en 1998. Au menu du 1er tour pour le Paraguay, la Slovénie, l'Afrique du Sud et l'Espagne, contre laquelle José Luis se fend d'une sortie pathétique, offrant à Fernando Morientes un but important. Enfin bref, malgré cette défaite 3-1, le Paraguay valide son ticket pour les huitièmes de finale, contre l'Allemagne, futur finaliste.
Ce match a un parfum de déjà-vu pour le gardien, qui parvient à retarder l'élimination de son équipe durant 88 minutes avant qu’Oliver Neuville ne vienne jouer les Laurent Blanc de service pour crucifier Chilavert et toute l'équipe rouge et blanche. Fin du parcours mais début d'une nouvelle ère pour le goal. Après sa sombre expérience à Strasbourg, José Luis retrouve une partie de son talent et remporte le titre de champion d'Uruguay en 2002/2003 avec le Penarol Montevideo.
Une saison et puis s'en va rejoindre, à 38 ans et pour une dernière année, le CA Velez Sarsfield ou il achève sa carrière. Une grande gueule, un culot monstre, un vrai talent, un style unique, deux saisons affligeantes de nullité et une fin de carrière en forme d'hommage à lui-même : tout cela suffit à faire de José Luis Chilavert une légende.
À lundi prochain !
PL
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