Courrier International / Espagne 17.02.11

Xavi “le romantique”

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La semaine passée, Xavi s’est confié en longueur au quotien britannique The Guardian. Il évoque avec fierté l’identité du jeu de son Barça et nous en explique les rouages. On était alors à quelques jours de la confrontation avec Arsenal. Just Enjoy…

Beaucoup ont décrit la victoire 5-0 contre le Real en novembre dernier comme la plus grande performance de tous les temps. Même Wayne Rooney a admis qu’il s’était levé dans son salon et qu’il s’était mis à applaudir.
(Le visage de Xavi s’illumine) « Ha oui ? Sérieux ? Rooney a dit ça ? Ça me rend fier. Rooney whooo ! Il est extraordinaire, il pourrait jouer pour Barcelone. Mais attendez, n’allez pas titrer Xavi veut que Rooney rejoigne le Barça. Ce que je veux dire, c’est qu’il correspond au genre de joueur capable de s’entendre avec nous sur le terrain. Mais oui, c’est vrai que ce match contre Madrid était magnifique, le meilleur que j’ai joué. Notre sentiment de supériorité était incroyable. Et en plus c’était contre le Real. Ils ne touchaient pas la balle. Madre mia, quel match ! Dans le vestiaire, on s’est accordé une standing ovation pour cette démonstration.

Vous faites référence à la possession de balle du Barça. Il est tentant de penser qu’on n’a jamais vu d’autres équipes avoir une identité de jeu, pour le meilleur comme pour le pire, aussi claire et aussi définie que celle du Barça et de la sélection espagnole.
C’est bien que le point de référence pour le monde du football soit devenu le jeu du Barça et de la sélection espagnole. Pas parce que c’est le nôtre mais en raison de ce que ça représente. Parce que c’est du football offensif. Rien n’est laissé au hasard, on n’attend pas l’erreur de l’adversaire. Tu fais le pressing, tu veux la possession, tu veux attaquer. Certaines équipes ne savent pas ou ne veulent pas se faire de passes. Pourquoi jouent elles ? Quel est l’objectif ? Ce n’est pas du foot. Combiner, faire des passes, jouer, ça c’est du football. Pour moi en tout cas. Pour des coachs comme je ne sais pas, Javier Clemente ou Fabio Capello, il y a une autre manière de jouer au foot. Mais c’est bien que le style de Barcelone soit désormais le modèle et pas le leur.

Mais certains avancent que l’Espagne était ennuyeuse durant la Coupe du Monde. Vous ne faisiez que gagner 1 à 0 à chaque fois.
C’est le monde à l’envers. Ce n’est pas nous qui étions ennuyeux. Ce sont les autres équipes qui l’étaient. Qu’est ce que les Pays-Bas attendaient ? Les penalties. Ou un contre de Robben. Bien sûr que nous étions ennuyeux mais c’est l’opposition qui nous rendait ainsi.  Le Paraguay ? Qu’est ce qu’ils ont fait ? Construire un système défensif spectaculaire et espérer une occaz’ via de longs ballons désespérés.

Alors, quelle est la solution ?
Pensez vite, chercher les espaces. C’est ce je fais : chercher les espaces. Toute la journée. Je suis toujours en train d’en chercher. Toute la journée. Toute la journée ! (Xavi commence à feinter de chercher un partenaire autour de lui). Ici ? Non. La-bas ? Non. Les gens qui n’ont pas joué au football ne réaliseront jamais à quel point c’est difficile. Espace, espace, espace. C’est comme être à la Playstation. Je me dis “Merde, le défenseur est ici, joue-là ici”. Je vois l’espace et je passe la balle. C’est mon rôle.

Ce système est au cœur du modèle barcelonais et est inculqué partout dans le club, non ? Quand vous battez le Real Madrid, 8 des 11 titulaires sont des produits de la formation barcelonaise, et les 3 premiers au Ballon d’or le sont également.
Certains centres de formation pensent avant tout à gagner. Nous, nous soucions de la formation. Vous voyez un gamin avec la tête levée, qui joue en une touche de balle et vous vous dites “Ouais, il fera l’affaire”. Alors vous l’accueillez, et vous le coachez. Notre modèle a été imposé par Cruyff, c’est le modèle de l’Ajax. Tout est à base de taureau. Taureau, taureau, taureau !  Tous – Les – Jours ! C’est le meilleur exercice. Vous comprenez la responsabilité d’avoir la balle, et vous apprenez à ne pas la perdre. Si vous la perdez, vous allez au milieu. Pum, pum, pum, pum. Toujours en une touche. Si vous allez au milieu, c’est humiliant : les autres applaudissent et se moquent de vous.

Votre partenaire au Barca Dani Alves dit que vous ne jouez pas au gré des appels de balle. Vous les provoquez en obligeant vos partenaires à bouger vers une zone libre du terrain. « Xavi, dit-il, joue dans le futur ».
Ils rendent ça facile. Mon football, c’est le jeu de passe, mais wahou, si vous jouez avec Dani, Iniesta, Pedro, Villa… Il y a tellement d’options. Parfois, je me dis même : “Mec, untel ou untel va être contrarié parce j’ai fais trois passes et je ne lui ai pas encore donné le ballon” ou “Je ferais mieux de donner la prochaine à Dani parce qu’il vient de se taper trois sprints sur l’aile”. Ou quand Léo n’est pas impliqué dans une action, il semble comme contrarié alors la passe suivante est pour lui.

Vous parlez du style plutôt que des victoires mais non seulement cela va ensemble, mais ça doit aller ensemble, n’est-ce pas ? Arsenal joue un super football, et Arsène Wenger est immensément respecté, mais ils n’ont rien gagné depuis des années. Est ce que ça pourrait arriver à Barcelone ?
Presque impossible. Si tu as deux ans sans titre, tout doit changer. Mais vous changez de noms, pas d’identité. La philosophie ne peut pas se perdre. Nos supporters ne comprendraient pas une équipe qui reste derrière et joue le contre. Malheureusement, les gens ne jugent une équipe qu’à travers ses résultats. Mais maintenant, nos succès ont validé notre approche. Je suis content parce que, de mon point de vue égoïste, il y a 6 ans, j’étais fini. Les footballeurs comme moi étaient en danger, en voie d’extinction. C’était uniquement des mecs puissants de 2 mètres, forts de la tête, forts dans les duels… mais désormais des équipes comme Arsenal ou Villareal jouent comme nous.

Vous voyez-vous comme un idéologue, le défenseur de votre foi ?
C’est ça ou mourir : je suis un romantique. J’aime le fait que désormais le talent, les capacités techniques soient mieux estimés que la force physique. Je suis ravi que ce soit devenu une priorité : si ça ne l’était pas, il n’y aurait pas le même spectacle. On joue au football pour gagner mais notre satisfaction est double. D’autres équipes gagnent et sont heureuses, mais ce n’est pas pareil. Il leur manque une identité. Le résultat ment souvent en football. Tu peux faire tout très, très bien et ne pas gagner (L’année dernière, nous étions meilleurs que l’Inter de Milan par exemple). Mais il y a quelque chose de plus grandiose que le résultat, quelque chose de plus durable. Un héritage. L’Inter a gagné la Champions League mais plus personne ne parle d’eux. Moi, les gens m’ont découvert à l’Euro 2008, mais j’ai toujours joué de la même façon. Même si c’est vrai que j’ai gagné en confiance et en tranquillité grâce à nos derniers grands succès.

Le football anglais souffre t’il parce qu’il a embrassé une culture footballistique vraiment différente ?
Ça a changé ces dernières années. Le style est un peu plus technique. Mais avant, c’était vraiment direct, c’était tout pour le second ballon. Le n°9 typique était un Crouch ou un Heskey, et ce n’était pas du football. Carragher, BOOM, une mine vers l’avant. Terry, BOOM, une mine vers l’avant. Je pense que c’est en train de changer. Barry, Lampard, Gerrard, Carrick… Ce sont des joueurs qui manient vraiment bien le ballon. Tu les regardes maintenant et tu te dis : “Christ, ils essaient de jouer !”

Est-ce que Scholes est le Xavi anglais ?
(Xavi coupe, presque explosant d’enthousiasme) Paul Scholes ! Un modèle. Pour moi, et je le pense vraiment, il est le meilleur milieu axial que j’ai vu dans les 15 à 20 dernières années. J’ai parlé de lui à Xabi Alonso. Il est spectaculaire, et il a tout. La dernière passe, le but, il est costaud, il ne perd pas la balle, la vision. S’il avait été espagnol, il aurait était mieux côté. Les joueurs l’adorent.

L’Angleterre semble ne pas faire confiance aux joueurs techniques ?
C’est dommage. Le talent doit devenir une priorité. La capacité technique. Toujours, toujours. Bien sûr, vous pouvez gagner sans, mais c’est le talent qui fait la différence. Regardez ces équipes : qui fait la différence ? Juventus ? Krasic. Del Piero. Liverpool ? Gerrard, et Torres avant cet hiver. Talento, Talento. Quand vous regardez des joueurs et que vous vous demandez qui est le meilleur : Talento. Cesc, Nasri, Ryan Giggs (ce type, c’est du plaisir, incroyable). Si on revient dans le passé, j’adorais John Barnes. Et Chris Waddle était buenisimo (Il reste bouche bé, yeux grands ouverts). Le Tissier aussi ! Même si leur style était encore différent, j’aimais également Roy Keane et Paul Ince quand ils jouaient ensemble. Cette équipe d’United était géniale, c’était mon équipe anglaise préférée. Si j’avais dû aller quelque part, ça aurait été dans celle là.

En Angleterre, est-ce qu’on surcôte les joueurs physiques ? Vous faisiez référence à Carragher ou Terry…
Oh ! Attendez ! Attention. Ils sont fondamentaux. À Barcelone, nous avons Puyol. Techniquement, il n’est probablement pas le meilleur mais c’est incroyable la façon dont il défend. Carragher et Terry sont nécessaires, brillants, mais ils doivent s’adapter au football technique. Pour moi, ça vient naturellement. Pareil pour Messi, Iniesta ou Rooney. D’autres doivent travailler. Pour eux, c’est plus dur de garder la tête levée, et de faire une passe. Mais ils doivent s’y mettre…

Mais souvent, quand on propose un joueur à un club, la première question est : combien mesure-t’il ?
Avez-vous vu Santi Cazorla (N.D.L.R. : Ailier de Villareal) ? Vous pensez que je suis petit mais lui il m’arrive là (il désigne sa poitrine). Et pourtant, il est brillant. C’est pareil pour Messi et il est le meilleur joueur du monde. Peut être que c’est la culture, je ne sais pas mais en Angleterre, ce sont des guerriers. Vous regardez Liverpool et lorsque Carragher gagne un duel et balance le ballon dans la tribune, les fans applaudissent. C’est une clameur ! Ici, ils n’applaudiraient jamais une telle chose.

Comment jugez vous Arsenal ? Sont ils différents du Barça ?
C’est une grande équipe. Quand je regarde Arsenal, je vois le Barça. Je vois Cesc faire le jeu avec Nasri, Arshavin. La différence entre eux et nous c’est que nous avons plus de joueurs qui pensent avant de recevoir la balle. Et plus vite. La formation est la clé. Certains joueurs sont ici depuis 10, 12 ans. Quand vous arrivez au Barça, la première chose qu’on vous apprend c’est : penser, penser, penser. Rapidement. (Xavi recommence à bouger sa tête comme pour chercher une passe autour de lui) Garde ta tête levée, bouge, vois, pense. Regarde avant d’avoir la balle. Si tu reçois cette passe, regarde s’il y a un partenaire libre. Pum. Une touche. Regardez Sergio Busquets, le meilleur milieu pour jouer en une touche. Il n’a pas besoin de plus. Il regarde et passe en une touche. Certains ont besoin de deux ou de trois, et selon la vitesse du jeu, c’est trop lent. Alves, une touche, Busi, moi… 7 ou 8 joueurs qui jouent en une touche. Rapide. En fait, Charly (N.D.L.R. : Rexach, entraineur des jeunes) disait toujours “Il faut jouer a mig toc” ! En une demi-touche.

Quand on parle de Barcelone et d’Arsenal, on doit forcément évoquer l’avenir de Cesc Fabregas.
Si j’avais été dans un autre club, je serais toujours en train de penser à Barcelone. Le lien est trop fort ! La même chose lui arrive. Mais maintenant, il y a un problème, il coûte trop cher. Mais je pense qu’un footballeur parvient toujours à jouer là où il veut. Donc il faut qu’il finisse ici.

Ce n’est pas vraiment ce que les supporters d’Arsenal veulent entendre. Certains d’entre eux reprochent aux joueurs barcelonais, dont vous-même, de semer le trouble dans son esprit. L’été dernier, il y avait beaucoup de remarques provenant de Catalogne.
Vraiment ? J’en n’ai pourtant presque pas parlé. (Calmement, presque honteux) Vous savez, souvent les footballeurs ne réfléchissent pas. Nous sommes égoïstes, et nous ne réalisons pas. J’en ai un peu parlé parce je pense à Cesc. Il veut venir ici. Barcelone a toujours été son rêve. Mais bien sûr, il est le capitaine d’Arsenal, un leader. La situation est un beau merdier pour lui. Il est dans un club qui joue à sa façon avec Wenger qui l’a élevé, qui lui a tout appris, et qui l’a très bien traité depuis son arrivée en Angleterre. Cesc le respecte. S’il avait été, disons à Blackburn, ça aurait été beaucoup plus facile de partir. Mais vous voyez, la vérité c’est que je veux qu’il vienne ici. Barcelone a un style de jeu très clair mais peu de joueurs conviennent. Ce n’est pas facile. Et Cesc convient parfaitement.

Est ce qu’alors, il vous remplacerait ?
Je ne vois jamais les nouveaux joueurs comme une menace. Je ne me dis pas ; “Merde, il joue dans mon secteur”. Je suis plutôt à me dire : “Amenez les joueurs, et laissons-les jouer”. Plus il y a de talent au milieu, mieux c’est. Il y a 4 ou 5 ans,  les gens disaient qu’Iniesta et moi ne pouvions pas jouer ensemble. Sérieux ? Regarder comment ça a fonctionné…

Et vous, est ce que le football anglais vous attire. Tous les joueurs espagnols reviennent toujours ravi d’Angleterre.
L’Angleterre est le berceau, le cœur et l’âme du football. Si Barcelone avait les fans d’Arsenal ou d’United, nous aurions gagné 20 Champions League haha. OK, j’exagère mais je n’ai jamais rien vu de pareil. Une fois, nous avions gagné 3-1 à Liverpool et les deux équipes furent applaudies à la fin du match. En Angleterre, les footballeurs sont plus respectés, le jeu est plus noble, il y a moins de triche. Tous les Espagnols qui y vont adorent et reviennent meilleur footballeur. Si j’avais quitté Barcelone, ça aurait été pour l’Angleterre.

La finale est à Wembley, ce qui doit être un peu spécial pour Barcelone, non ? L’année dernière, ça l’était aussi parce c’était au Bernabeu mais Wembley fut la scène de la Dream Team de 92. Et le Barça de Guardiola est sans cesse comparé à elle…
En 1992, j’avais 12 ans et mes frères étaient allés à Londres. Mais moi, mes parents ne m’avaient pas laissé aller. J’étais en larme. C’est sûr que j’adorerais jouer à Wembley. C’est spécial pour le Barça, et pour tout le monde. L’année dernière aussi, mais c’était une volonté plus morbosa car c’était en référence à la rivalité avec le Real. C’était plus malsain. Cette année, c’est plus nostalgique, classique. Ce me correspond plus, je suis un romantique. »

Interview réalisée par the Guardian

Tom Bally

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@Tom_BeFoot
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