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Courrier International / Italie 10.08.17

Le Calcio Storico, aux origines brutes du football

Cette saison, la Fiorentina jouera avec 4 maillots extérieurs. Bien plus qu’un énième coup marketing, c’est au contraire un lien ouvert avec les racines de la ville et avec son sport atypique, le Calcio Storico Fiorentino : le sport collectif le plus brutal au monde, au lien de parenté lointain avec notre football moderne. 

Bleu, blanc, rouge, vert. Les 4 maillots extérieurs 2017-2018 de la Fiorentina seront aux couleurs des quartiers historiques de la ville qui s’affrontent pour le Torneo dei Quattro Quartieri. La finale a lieu chaque année, le 24 Juin, jour de la Saint-Jean, Saint Patron de la ville, et dont les festivités à la mi-juin sont ancestrales. Au son des tambours et des cuivres, une atmosphère carnavalesque recouvre les rues de la vieille ville, berceau d’une Renaissance qui inspira l’Europe. Les musiciens et la foule convergent vers la Piazza Santa Croce, du nom de sa basilique, épicentre d’une fierté exacerbée, dans les souvenirs diffractées de l’époque médiévale où les florentins se passionnaient pour un sport unique au monde.

Le Calcio Storico est un dérivé de l’harpastum, l’un des premiers jeux de balle de l’antiquité, prisé des légionnaires romains pour son caractère viril voire brutal. L’harpastum va prospérer dans toutes les provinces de l’Empire, mais nulle part autant qu’à Florence où les autorités, bien après les romains, vont finir par en restreindre le jeu aux grandes places, délimitées de pierres en guise de ligne de touche, pour le conjuguer avec la vie quotidienne. En 1580, un comte, Giovanni Bardi en rédige les règles qui constituent la base du jeu moderne. Le jeu est alors à son apogée, joué par les nobles dont 3 futurs Pape. Dans la ville des Médicis, certains en devinrent naturellement des stars de l’époque.

Des Médicis il est question pour le match le plus célèbre de l’histoire, le 17 février 1530. Dans une Italie en guerre, les florentins viennent de chasser les Médicis et de proclamer leur République libre. Le Pape Clément VII, ulcéré, demande l’envoi des troupes de l’empereur qui assiègent la ville : affamés, acculés, les habitants décident, par provocation, d’organiser leur carnaval et un match de Calcio Storico sur la Piazza Santa Croce, au son des musiciens juchés sur le toit de la basilique et sous les yeux médusés des officiers impériaux nichés sur les collines alentours.

De ce jour, la place va s’imposer comme la plus prestigieuse de toutes, mythifiée, sanctuarisée, et réhabilitée en… 1930. Car à partir du XVIIIème siècle, le sport tombe dans l’oubli. Mais l’oubli de peut durer dans une ville où chaque place, chaque rue, est une homélie à l’histoire. En 1930, Alessandro Pavolini, personnalité clivante de la ville et futur cadre du gouvernement fasciste de Mussolini, voit dans le 400ème anniversaire du siège de la ville une occasion de glorifier le passé. Dans un monde globalisé et universel, le Calcio Storico devient un moyen pour les florentins de se rapprocher de leurs racines, d’affirmer leur unicité et paradoxalement leur unité : il ne va cesser de regagner en popularité jusqu’à aujourd’hui.

Les règles ont peu changé, minimalistes. Deux équipes de 27 joueurs – les Calcianti – en costume médiéval s’affrontent pendant 50’ sur un terrain rectangulaire sablonneux pour marquer plus de buts que l’adversaire dans des cages qui font toute la largeur du bout de terrain. Un but vaut 1 point. Une balle dehors, ou qui frappe un montant, vaut ½ points pour l’adversaire. Dans l’organisation tactique des armées médiévales, les défenseurs (3 dans chaque équipe) et les milieux (5) cherchent à remonter le terrain pour tromper les gardiens (4) au plus près de la cible. Tous les moyens sont bons pour marquer. Mais surtout pour défendre, puisque coups et placages sont légaux. Au milieu du terrain, le rôle des attaquants (15), sans ballon, est primordial : ils s’affrontent au corps à corps, comme des gladiateurs, pour créer des brèches. Seuls les coups par derrière ou au sol, et les « 2 contre 1 » sont prohibés, ce que les capitaines d’équipe et les arbitres tentent contrôler dans un mélange « bazardeux » de football, foot US, rugby, lutte et boxe.

Dans la touffeur du mois de juin, dès fois devant 10 000 personnes derrière les grillages, les demi-finales (tirage au sort) puis la finale sentent le souffre et la sueur, dans une ambiance de carnaval (l’intronisation dans un style médiéval est magnifique) et de stade où les virages, aux couleurs de chaque quartier, multiplient chants et pots de fumée. Sur le terrain règne un drôle de chaos : dans une scène quasi théâtrale se mélangent les interventions des soigneurs, aux affrontements brutaux et aux envolées des attaquants. Dans les cas de tricherie ou d’extrême violence, le maestro peut faire son entrée pour ramener l’ordre ou, plus récemment, les carabinieri qui stoppèrent la demi-finale de 2017 entre Bianchi de Santo Spirito et Azzurri de Santa Croce.

Derrière la violence inhérente à ce sport, et bien au-delà du veau remis aux gagnants, les Calcianti nous invitent à une autre réflexion. Ils perdurent un héritage culturel qui tend à disparaitre dans un monde sans mémoire. Et ils se battent pour leurs frères d’arme, pour leur quartier et pour leur ville : comme leurs lointains ainés, ils viennent chercher là honneur et respect plutôt qu’argent, fraternité et passion plutôt que gloire, dans le complément de leur métier et de leur vie d’hommes ordinaires. Le lendemain de la St Jean, dans un miroir du temps, ces héros redeviennent les spectateurs des curvas du Stade Artemio-Franchi, tous unis derrière l’unique couleur grenat. Le Calcio Storico est une procession qui, paradoxalement, enfante l’unité de Florence, de ses gens et de ses quartiers, au-delà des rivalités du sable. Le 20 août prochain, les Calcianti prieront Saint-Jean pour que l’une des quatre couleurs choisie, donne un surplus de mémoire et de cœur aux joueurs de la Fio en déplacement à l’Inter Milan, dans la filiation lointaine à ces ancêtres dont les valeurs authentiques tentent de survivre au tamis du temps et à la modernité.

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