Culture foot / Il était une fois le foot 15.10.13

There is only one Keano

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Fantastique milieu de terrain, le « meilleur de sa génération » selon Ferguson, Keane était surtout une exception. Agité, agressif, solitaire, violent, inamical… Les adjectifs ne manquent pas. Au terrain comme à la vie, un dangereux psychopathe qu’il valait mieux éviter de chatouiller. Alors, parce qu’envisager Keane c’est approcher l’incompréhensible, mieux vaut commencer par le commencement : le petit Roy de Cork…

« Irish by birth : Cork by the grace of God »

Cork. Bourgade de 120000 habitants, située au fin Sud de la Province du Munster. Troisième ville d’Irlande après Dublin et Belfast. Cork La Rebelle, marquée d’une forte réputation d’indépendance et que ses habitants autoproclament souvent « la vraie capitale de l’Irlande », par opposition à Dublin qui a très souvent subi la présence des puissances étrangères. C’est ici que naît, le 10 août 1971, Roy Maurice Keane. Comprendre d’où vient Keane est comprendre, en partie, le personnage.

Depuis toujours, Cork est reconnu pour produire des caractères enflammés, comme Michaels Collins, héros de l’indépendance irlandaise. Et Keane ne déroge pas à la règle. Il est même le parfait ambassadeur de cette spécificité locale. Fier et nostalgique de son île, Keane clame sans cesse la même chose sur ses racines : « Irish by birth : Cork by the grace of God ».

Seventies et début des eighties. Rien de bien surprenant : les Keane sont une famille typique de la classe ouvrière britannique, comme on en trouve des millions outre-Manche. Roy grandit avec ses trois frères dans la banlieue de Mayfield, en périphérie de Cork. À l’époque, l’économie irlandaise bat de l’aile. On est bien loin du dynamisme et du plein-emploi d’aujourd’hui : son père, Maurice, multiplie les jobs dans les industries locales – une fois dans une usine Guinness, une autre chez un fabricant local de tricots…

Comme souvent dans la working-class de l’époque (et d’aujourd’hui), le sport, et plus spécialement le football, a une place prépondérante au sein de la famille. Beaucoup des Keane, parmi les vieilles générations, ont d’ailleurs joué dans les clubs juniors de Cork, et notamment le renommé Rockmount A.F.C.

Roy, lui, est agité. Déjà, il se cherche. Rien ne le prédestine à choisir le football comme sport favori, et encore moins comme vocation professionnelle. Le gamin commence dans le Hurling. Le Hurling !? Un sport gaélique vieux de plus de quatre siècles. Traditionnellement irlandais et nulle part ailleurs sur Terre que sur l’île d’émeraude : 100000 licenciés pour 5,7 millions d’habitants. Une sorte de hockey sur gazon en beaucoup plus brutal, avec un zeste de rugby, ses hauts poteaux et des cages de football en bas ! Spectaculaire mais bleus et blessures garantis, même pour les initiés.

Alors, à l’age de 9 ans, Keane bifurque vers la boxe. L’enfant a un potentiel certain et s’entraîne dur : il gagnera tous ses combats (4) chez les novices. Mais, dans le même temps, ses parents l’inscrivent au fameux club local de Rockmount. Là encore, le petit est prometteur. Apprend vite. Progresse. Laisse entrevoir les valeurs qui, plus tard, feront son succès chez les pros. Il s’épanouit au point d’être élu Player of the Year lors de sa première saison.

Un avenir footballistique incertain
Inconciliables. Un coach exigeant l’oblige rapidement à faire un choix entre boxe et football. Keane comprend vite qu’il sera plus facile de percer sur les prés verts que sur un ring. Il pose les gants, mais n’hésitera jamais à les ressortir sur les terrains… Seulement, si Roy a du potentiel et une détermination rare, son possible avenir dans le monde du ballon rond n’est pas si évident : sa morphologie est incompatible avec le métier de footballeur professionnel. Les spécialistes et médecins sont clairs : Keane est trop court sur jambes pour ambitionner d’atteindre le haut niveau. Mésaventure que connut aussi, avant lui, un certain Bryan Robson… Robson, ou l’un des modèles de Keane.

Enfant, Roy supporte Tottenham et le Celtic. Pas étonnant, il cite Liam “Chippy” Brady – fantastique milieu de terrain, formé à Arsenal, possédant un merveilleux pied gauche et un fighting spirit développé, petit, dans les faubourgs du Nord de Dublin – comme son joueur favori. Ou encore Glenn Hoddle. Mais Keane commence donc, surtout, à idolâtrer Bryan Robson. Son jeu et ses attitudes sur le terrain s’en inspireront considérablement, au point d’en devenir une copie autant que le successeur, naturel et légitime, à long-terme. Il admire la détermination et les qualités de leader de « Captain Marvel ». À Manchester, dans les années 80, tout, et surtout les succès, dépend de Robson : United est une « one man team » !

Fin de l’aparté. Car, pour l’heure, la route qui mène à Manchester est barrée. Sa morphologie le bloque. Mais Keane ne veut rien savoir. Il a 14 ans et s’entête à se battre contre la nature. Contre son propre lui. Obtient des jobs temporaires. Se fait embaucher, par ci par là, dans les entreprises du coin. Enchaîne les travaux de manutention. Passe son temps à soulever des tonneaux de bière. Se développe petit à petit.

Preuve de son ambition, Roy décide aussi d’écrire à tous les clubs de Premier League pour les convaincre de l’enrôler pour un stage. Ironie du sort, il n’écrira pas à Manchester United, persuadé alors de ne pas être assez bon. Peine perdue : il ne reçoit pas de réponse ou une fin de non-recevoir dans le meilleur des cas.

Heureusement, ses efforts finissent par payer. Brian Clough le découvre à Cohb Ramblers, où il a débuté sa carrière, et insiste pour le faire venir à Nottingham Forrest. Keane a 18 ans. Travailleur discret et à l’écoute, il plait à Clough. Ses progrès sont si rapides qu’il intègre l’équipe première un soir à Anfield en 1990. Titulaire dès l’année suivante, il dispute la finale de FA Cup contre Tottenham, son club de cœur. Nottingham s’inclinera, ainsi que l’année suivante, en finale de la League Cup, contre… Manchester United. Alors l’été suivant, le temps est venu pour Keane de rejoindre le camp d’en face. Celui des vainqueurs.

Fergie & Manchester
Quand Keane rencontre Fergie, en Juillet 1993, le joueur a déjà donné son accord verbal aux Blackburn Rovers. Mais Ferguson le veut à tout prix. Par chance, Keane est séduit par le personnage et sa philosophie de jeu.

Nous n’avons pas discuté contrats, uniquement football et j’ai accepté de rejoindre United

L’irlandais comprend aussi son intérêt : on ne refuse pas Man U, surtout quand son entraîneur voit en vous le futur patron de l’équipe.

C’est le début de plus de dix longues années d’une relation de confiance basée sur un respect mutuel unique et spontané. Sir Alex Ferguson est une exception. Rares (voire nuls) sont ceux, dans ce métier et à la vie, pour qui Keane éprouve un semblant de sympathie et, pire, une part d’admiration. Dans le vestiaire de United, il n’avait pas d’amis, échangeait peu, ne sympathisait pas. Ses rapports avec ses partenaires sont strictement professionnels et ne dépassent pas le cadre du carré vert.

Plus qu’un respect, Keane semble entretenir une gratitude, une sorte de dette éternelle, envers Fergie. Quand il débarque à Manchester, il n’a que 22 ans. Comme beaucoup d’autres avant, et après lui, il sera couvé par Ferguson et deviendra la star qu’il est, en grande partie, grâce à lui. Fergie est aux petits soins, lui instaure un cadre, le drive, accepte certains de ses dérapages, a une confiance totale en son jeu, en l’homme et sa dévotion pour le club. Pour autant, même lui, avouera ne pas le comprendre quelques fois. Et en avoir « peur »…

Pour 3,75 millions de Livres – somme record à l’époque -, Keane débarque donc dans le North West. Deuxième naissance. Celle du Keane comme on le connaît tous, sur le terrain et en dehors. Keane n’a pas seulement une énergie sans limite et un engagement à la limite, il est capable d’agencer le jeu, d’organiser et d’endosser l’habit de passeur. Fergie le place d’abord en soutien des attaquants. Lors de son premier match, contre Sheffield, l’irlandais marque deux fois (Man U sera champion cette année là). Il devient l’héritier évident de celui qu’il admirait et qui vient de prendre sa retraite : Bryan Robson. L’évolution est naturelle mais rapide. Son destin est tracé et l’idée germait dans l’esprit de Ferguson dès qu’il vînt le chercher à Nottingham. En 1995, quand Paul Ince quitte United, Keane s’installe en milieu axial. Il ne devient pas seulement le patron du milieu, il prend le capitanat au départ de Cantona, en 1997. Meneur d’hommes au charisme sans égal, il le gardera jusqu’à son départ de United en 2005.

Bad Roy Keane
Les succès ne se font pas attendre : doublés Cup-Championship en 1994 et 96, champion en 97. Mais Keane a une incapacité chronique à accepter et gérer la célébrité. Surtout, il n’en a rien à faire. Même à Manchester, il a le mal du pays. Nostalgique de sa terre, il ne peut s’empêcher de revenir régulièrement boire des Murphy, Beamish – les bières authentiques brassées à Cork – ou Guinness avec ses potes d’enfance. Et à Manchester il rentre régulièrement à 4 heures du mat rond comme une boule carrée. Sauf que quelques bières dans le nez, Keane devient encore plus charmant et sympathique que sur un terrain de football. Un jour, un jaloux local lui plante son poing en pleine figure. Un autre, il renverse sa bière sur la tête d’une responsable d’association – qui refuse son maillot d’Irlande, porté et signé, et lui demande avec insistance ses sous-vêtements pour une œuvre de charité – puis en vient aux mains avec le mari. Keane commence à traîner sa mauvaise réputation.

Je ne pense pas que je serais heureux, un jour. Je ne le serais pas. Ce n’est pas dans ma nature, ce n’est pas dans mon sang

Au terrain comme à la vie, Keane est le même. En vingt années de carrière, son visage n’a jamais changé. Illisible, fermé, hermétique, figé, le visage du bonhomme exprime un calme démesurément énigmatique et une froideur qui vous glace le sang. Presque une colère permanente envers la terre entière. Keano, seul contre tous. L’homme n’est certainement pas du genre à apprécier une bonne blague belge. Seul gagner – vaincre – et faire son métier correctement ont de l’importance à ses yeux. Toute émotion est imperceptible. Et si message il y a à délivrer, Keane le fait sur le terrain, comme un boxeur répond à son adversaire sur le ring. Conclusion : Keane n’a pas d’amis, n’aime personne et personne ne l’aime. Et il s’en fout…

Le plus bel acte de sa légende de Bad Boy, l’irlandais va l’écrire lors du derby 2001. Retour en arrière. Septembre 1997. King Eric a quitté Manchester : Keane est capitaine depuis à peine deux mois. Un mercredi soir, il se retrouve à échanger quelques verres avec des compatriotes irlandais dans un pub mancunien. Evidemment, la vieille rivalité Cork-Dublin arrive sur la table. La discussion vire mal. Bagarre générale. Tabloïds. Le samedi, Keane est titulaire contre Leeds. À la fin des nineties, la rivalité entre les deux clubs est plus que vivace. Tard dans la rencontre, alors que MU perd irrémédiablement, Keane se blesse aux ligaments (six mois d’absence) en tentant de donner un coup de pied à Haaland. L’irlandais alors au sol, Alfie vient lui glisser quelques amabilités à l’oreille. Pis, après match, il critiquera Keane pour le caractère honteux de son geste et l’accusera d’avoir simulé pour éviter d’être sanctionner. Erreur immense et irréparable. La vengeance est un plat qui se mange froid. Pendant plus de trois longues années, Keane ronge son frein. Jusqu’à ce soir d’Avril 2001. Haaland est capitaine de City, qui est remonté en Premier League et ne s’est plus pointé à Old Trafford depuis 1995. Machinalement, Keane détruit Alfie à hauteur du genou pour solde de tout compte. Il n’attend même pas de voir Mr Elleray sortir son red card pour quitter son brassard et se diriger vers les vestiaires. “Oeil pour oeil, dent pour dent” sonne comme une évidence dans son esprit. Résultat sans appel : fracture de la jambe et carrière brisée. Terminée. Knock Out. Keane assumera froidement : dans son autobiographie, parue en 2002, il affirme avoir préméditée le geste (« I’d waited long enough. I fucking hit him hard. The ball was there (I think). Take that you cunt. And don’t ever stand over me sneering about fake injuries »). Il prendra 5 matchs de suspension et 150000 livres d’amende.

Il en va ainsi de la vie de Keane. Depuis tout jeune, il entretient un rapport difficile avec l’autorité. L’éternel vilain petit canard qui sort du rang et qui n’a rien à foutre de la discipline. Même quand il devient une icône à Manchester, ses relations avec les fans sont ambiguës. Se défoncer pour ses couleurs, passer, marquer, replacer ses partenaires, Keane sait faire. Mais flatter les fans, signer des autographes, parler aux journalistes, pas la peine de lui demander : il ne veut rien savoir.

Aucun journaliste ne s’aventure à poser de questions trop tortueuses et aucun ne se risque à l’approcher en privé. Les rares fois où Keane l’ouvre, ce n’est pas pour envoyer des fleurs. En 2000, à l’issue d’un match contre Kiev, il lâche :

Quelques fois, vous vous demandez : comprennent-ils quelque chose au football ? […] À l’extérieur, nos fans sont fantastiques. Mais, à domicile, ils boivent quelques verres et mange leurs sandwiches, et ne réalisent pas ce lui se passe sur le terrain. Je pense que beaucoup de personnes qui viennent à Old Trafford sont incapables d’épeler le mot football

Aux antipodes des starlettes de ce monde qui se cherchent une image.

Son jeu aussi le pousse à l’indiscipline. Loin d’être une bête bourrue sans technique, Keane n’en est pas moins un animal qu’il vaut mieux éviter de croiser sur son carré de jeu. Hard man. Un psychopathe incapable d’accepter la défaite. Quand il entre sur le terrain, Keane est prêt à tout manger, y compris le gars d’en face, pour satisfaire son désir obsessionnel de vaincre et faire son boulot à la perfection. Mais inutile de chercher une quelconque satisfaction ou une émotion sur le visage. C’est la force même de son jeu, qui inspire la crainte et intimide l’adversaire :

Je n’ai jamais changé mon jeu. C’est impossible. Si je l’avais fait, j’aurais été la moitié du joueur que je suis

À côté de Roy, se fighter balle au pied avec Gattuso ou Gravesen, c’est Disneyland…

Oui mais voilà, à collectionner les cartons, Keane finira par louper ses rendez-vous avec l’histoire. En 1998/99, Captain Keano mène United à un triplé historique (Champions League, Championship, FA Cup) mais rate deux finales. Comme un amer goût d’inachevé. Il est expulsé en demi-finale de FA Cup contre Arsenal et, pire, il est privé de ce qui est l’aboutissement dans une carrière de footballeur : la finale de Champions League. Cruel paradoxe pour celui que Ferguson a fait venir pour conduire United à cette étape ultime. Keane n’en fera pas moins son travail de capitaine jusqu’au bout : se sachant privé de finale, il joue la demie de sa vie pour éliminer la Juve. Ce qui est, pour certains, la plus grande performance d’un Red Devils à ce jour. À l’issue du match, Ferguson dressera le plus beau des hommages :

J’avais déjà une excellente opinion de l’Irlandais, mais mon estime pour lui a pris une autre ampleur au Stadio Delle Alpi. Après le carton jaune, il savait très bien qu’il n’allait jamais pouvoir disputer cette finale du Nou Camp. Mais cela avait l’air de le motiver encore plus… Il était là, ne lâchant aucun millimètre de terrain à l’adversaire, à lutter quitte à mourir d’épuisement pour ne pas perdre ce match. Je pense qu’être associé à un tel joueur restera le plus grand honneur de ma carrière

Au Camp Nou, Keane regarde donc depuis les tribunes le come-back du siècle contre le Bayern. En réalité, il ne digérera jamais de ne pas avoir participé à cette finale. D’ailleurs, quelques jours plus tôt, il fait encore la une des tabloïds. La finale de la Cup a lieu dans trois jours, celle de Barcelone est dans une semaine. Lors d’une virée en pub, quelques uns de ses coéquipiers refusent de payer à boire à deux filles. L’homme qui les accompagne s’énerve. Keane se charge de le calmer à l’irlandaise. Résultat : une nuit en cellule de dégrisement et les pages de la presse à scandale.

PFA Players’ Player of the Year
Champion d’Europe, élu joueur de l’année par ses pairs et les journalistes en 99/2000, Keane est au sommet de sa carrière. Conséquence de l’arrêt Bosman, son nom circule partout en Europe. Le Bayern, la Lazio et l’Inter font parvenir des offres mirobolantes au siège de United. Sans succès. La loyauté de l’irlandais envers son club est plus forte que tout. Mais voilà, quand on atteint les sommets, la pente descendante se profile souvent à l’horizon. C’est le début des embrouilles en tout genre.

En 2000, dans une lettre aux fans, le club justifie la hausse des tarifs à Old Trafford par le nouveau contrat de l’irlandais (sa prolongation lui vaut alors d’être le joueur britannique le mieux payé). Keane a du mal à digérer. Et tout le monde va en prendre pour son compte. Les fans lors de l’affaire des « prawn sandwiches » puis le jeu développé par l’équipe après l’élimination par le Bayern. Keane pense que ses coéquipiers ont perdu l’envie de gagner. En 2001, il vit l’élimination contre Leverkusen, en demi-finale de la Champions League, comme « un désastre ». La patience de Keane a atteint ses limites. Et entre temps, Haaland a lui perdu sa jambe.

Mais l’année 2002 est surtout marquée par le clash avec Mick McCarthy lors de la World Cup. La petite histoire entre les deux hommes remonte, parait-il, à l’édition 94 aux USA. Mc Carthy y avait alors accusé publiquement certains coéquipiers, dont Keane, de ne pas lever le pied, ou plutôt la main, sur la bière pendant la compétition. Sauf que depuis, Mc Carthy est devenu le big boss de la sélection irlandaise. Et dès l’arrivée au Japon, le temps va vite devenir aussi orageux qu’au pays. Keane se met à tout critiquer : la préparation, l’organisation, l’amateurisme, l’incompétence de ses pairs… Il s’engueule avec le boss et claque la porte. Peur sur le pays, car l’Irlande sans Keane na vaut pas une cacahuète. Une médiation par le Taoiseach (Premier Ministre) de l’époque est même suggérée. Finalement, c’est Ferguson, au téléphone, qui le ramènera à la raison. Mais deuxième round il y a et Roy finit par rentrer précipitamment au pays. Devant tous les joueurs et le staff, il insulte Mc Carthy de tous les noms, le traite de lâche et de branleur, crache son dégout pour le joueur qu’il fut, le manager et l’homme qu’il est.

Guerre civile dans l’Eire. Dans les pubs de Dublin et toutes les places publiques d’Irlande, le débat se fait intense entre les pro-Keane et ceux qui l’accuse d’être une tête de con. Tel est le débat de toujours : Keano, héros ou honte national ?

En vert et contre tous
Keane est une énigme. Il est le plus grand joueur à avoir jamais porté le maillot vert. Le héros de tout un peuple, porteur de ses valeurs et synonyme d’ambition, d’agressivité et de professionnalisme pour un peuple trop longtemps dans l’ombre de ses voisins anglais. Keane se sait idolâtré. Intouchable. Si à Manchester, Fergie lui instaure un cadre et contient ses débordements, en sélection, il est ingérable, fait ce qu’il veut, se fout de tout et de tous.

Exemple ? Il n’a même pas 20 ans lors de son premier déplacement en sélection, en amical aux États-Unis. Le matin du retour, alors que le départ de Boston est programmé à 7.30 am, l’équipe toute entière l’attend. Le gamin se pointe avec trente minutes de retard. Big Jack Charlton devient fou et lui demande alors s’il a une idée de son retard. Impassible, Keane lui répond : « Je ne vous ai pas demandé de m’attendre, non ? ».

Le pire est que Keano a un sens bien particulier de ce qu’être irlandais veut dire. Lui est de Cork. C’est griffé sur son front et cela seul suffit à prouver sa foi et son engagement pour la patrie. Alors l’Irlande bien pensante, faire sourire les fans et la presse, il n’en a cure. Quand il lui ait reproché de ne pas chanter son hymne ni de mettre la main sur le cœur comme tout le monde, il balance que ses coéquipiers sont des « bâtards » bons qu’à flatter les journalistes et les fans et que, lui, n’a pas besoin de montrer que son cœur est vert. Bonjour l’ambiance…

La vraie preuve il la donne naturellement sur le terrain. Un soir de qualification pour la World Cup 02, l’Irlande perd aux Pays-Bas 0-2 à la mi-temps. Revigorés, les verts remontent deux buts et ramènent un nul miraculeux. Les joueurs jubilent sur le pré et fêtent ce qui a des allures de victoire. Keane, lui, est furieux, hors de lui, retire son maillot et rentre se terrer aux vestiaires, dégouté de n’avoir gagné. Si différent…

Le divorce avec United
Contraint de purger ses six matchs en 2003, Ferguson en profite pour l’envoyer se faire opérer de sa hanche. Keane en reviendra changé : moins agressif et plus lent, son influence sur le jeu en a pris un coup. Il est tracassé par de multiples petites blessures et est mis plus souvent au repos. L’homme n’en est pas moins présent dans les grandes oppositions. Histoire de remettre à sa place Steven Gerrard et d’affuter sa complicité avec Patrick Vieira. L’épisode avec le français dans les couloirs d’Highbury, en 2004, restera une référence. Vieira tente d’intimider Gary Neville. Captain Keano ne laisse pas passer, lui demande de venir s’expliquer avec lui plutôt qu’un autre et lui dira ses quatre vérités à plusieurs reprises.

Mais, comme souvent, l’orage gronde à l’horizon. Nous sommes en 2005. Blessé au pied, Keane ne participe pas à la défaite 4-1 à Middlesbrough. Déjà l’an passé, il avait affirmé que certains jeunes n’assumaient pas leur rôle sur le pré et devaient se souvenir ô combien ils étaient chanceux de porter ce maillot rouge. Cette fois-ci, au micro de MUTV, il attaque directement ses partenaires. Ferdinand en prendra pour son grade : « Seulement parce que vous êtes payés 120000 Livres par semaine et que vous jouez bien vingt minutes contre Tottenham, vous pensez que vous êtes une superstar ». L’écart de mentalité avec la nouvelle génération, le manque d’envie, les mauvaises performances l’agacent.

Comme d’habitude dans ces moments-là, Keane ne supporte plus grand monde et s’en prend à tous. Il s’accroche même avec Carlos Queiroz, le bras droit de Ferguson, devant toute l’équipe. Fergie ne peut plus tolérer ses écarts. Le club et le joueur mettent fin à leur relation d’un commun accord. « Triste de quitter un si grand club et un si grand entraîneur », il part six mois au Celtic pour y finir sa carrière et gagner un dernier titre de champion local. L’hommage de Ferguson résume mieux que tout l’empreinte que Keano a laissée à United :

Roy Keane a été un serviteur fantastique pour Manchester United. Le meilleur milieu de terrain du monde de sa génération, il est déjà une figure marquante de l’illustre histoire du club. Roy a eu un rôle central dans les succès du club au cours des douze dernières années

Coach Keane
La page du terrain refermée, Keane ne pouvait abandonner le métier et la passion qui le font vivre. Il débarque aux commandes de Sunderland pour commencer sa reconversion d’entraîneur. Les Black Cats passent de la 23ème place à champions de D2. L’an dernier, Sunderland a pris même le pouvoir de la Premier League quelques temps. La surprise du début de saison ? Non, une évidence pour Keane. Son discours sonne comme un écho à sa philosophie de toujours. Que se soit MU, Chelsea, Leicester ou Bradford City en face, l’équation est la même et la solution trouvée par ses joueurs ne doit pas varier : la victoire. Depuis, Sunderland s’est fait une place au soleil et se donne les moyens de jouer le haut. Pour éviter que Keane ne perde la patience et le calme qu’il semble désormais dégager dans son costard.

S’il a un poil perdu de son expression d’assassin, il a gardé son franc-parler et sa vieille mentalité. De quoi nourrir la presse plus que par le passé. Il n’y a pas si longtemps, il y évoquait son ras-le-bol des « wags » (compagnes des joueurs anglais, “wife” ou “girlfriend“) qui dictent les priorités et la vie de leurs maris de footballeurs. D’où cette tactile conclusion : « ces soi-disant grandes stars, celles que les gens sont censés admirer, sont faibles et tendres ».

Le temps n’a pas aidé Keane à aimer les faibles et les loosers. Un exemple récent : la chanson Dancing Queen, que les joueurs de Sunderland avaient pour habitude d’écouter avant chaque match dans le vestiaire et qualifiée de chanson de « looser ». Abba y a pris un sacré coup et le rituel avec. Récemment, Keane a aussi exprimé le fond de sa pensée sur l’habituel échange de maillots à la fin des matchs et lancé un léger message à ses joueurs. Une marque de faiblesse plutôt que de fair-play selon lui : « Il est ridicule, quand vous êtes un joueur d’expérience, de demander cela pendant un match ». Et de finir en disant qu’il ne se « rappel[ait] pas avoir demandé à échanger un maillot en club ». De quoi rassurer ceux qui avaient peur que le bonhomme change…

Mathieu P.

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