Culture foot / Il était une fois le foot 29.05.14

Orange mécanique

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Il y a plus de 40 ans avait lieu outre-Rhin, un match RFA-Hollande entre les deux meilleurs ennemis du football continental. Un pan de l’histoire surtout. Ce match, plus que tous les autres Allemagne-Pays-Bas, renferme en lui bien plus qu’un simple match de football. Bien plus qu’une finale de Coupe du Monde à la saveur déjà particulière, il emprunte mille sentiments à l’histoire conjointe de deux pays, deux nations, à jamais liés par les plaies d’une Seconde Guerre Mondiale toujours pas refermées.

De la rivalité Allemagne-Hollande de la vieille époque il reste peu. Seulement des zestes d’une rivalité passée exacerbée et palpitante entre deux voisins géographiques à jamais liés par une histoire conjointe souvent cruelle et par la Seconde Guerre Mondiale. Pas sûr que les jeunes générations des deux pays mesurent encore l’essence de ces duels de légende et les sentiments de rancœur sont petit à petit enfouis par le poids du temps. Logique, humain et, quelque part, préférable. Avec le temps va, tout s’en va… Reste des souvenirs – mémoires d’anciens, écrits de journalistes ou vidéos d’archives – pour expliquer pourquoi cet affrontement était différent de tous les autres.

Le RFA-Hollande 74 est un point culminant de l’histoire. Un énième déclencheur qui fera de l’Allemagne le pire ennemi des Pays-Bas. Ce genre de parties footballistiques de légende, où l’épique fleurte avec la dramaturgie, où les émotions s’entremêlent pendant une heure et demi, pour lesquels les souvenirs perdurent intacts vingt ou trente ans après. Mais une partie de ballon dans un contexte historico-footballistique trop particulier et au pays de la Mannschaft. Un tiers de siècle plus tard, les séquelles de ce match sont toujours vivent côté néerlandais.

Quand en 1988, les Gullit, Van Basten ou Koeman remportent l’Euro, ils font bien plus qu’offrir le seul titre de l’histoire à leur peuple. En demi-finale, ils battent la RFA (2-1), chez elle, à Hambourg. Une revanche formidable sur l’histoire et sur quarante années d’un sentiment d’infériorité face à l’affreux voisin allemand. À Amsterdam comme dans tout le pays, des milliers de hollandais chantent « Nous avons récupéré nos vélos », jetant en l’air des bicyclettes en souvenir de celles que les nazis avaient confisquées pendant la guerre. Le refrain « En 1940, ils sont venus/En 1988, nous sommes venus/Holadiay/Holadio » devient le tube néerlandais de l’été 1988. Mais un refrain et une revanche qui n’effacèrent pourtant jamais le traumatisme de l’été 1974. Explications.

Orange mécanique
Quand les hollandais se pointent à l’été 1974 en Allemagne, le climat est donc plus que tendu. La Weltmeisterschaft a lieu en RFA avec une Allemagne toujours coupée en deux, conséquence immuable de la Guerre Froide qui suivit la Seconde Guerre Mondiale. Une guerre qui est d’ailleurs dans toutes les têtes néerlandaises à l’heure de débarquer chez l’hôte. Des cohortes d’Oranges assoiffées de bières passent la frontière en chantant leur haine viscérale de l’Allemagne. Les rancoeurs passées sont palpables surtout que les hollandais ont un rêve fou : celui de remporter la World Cup chez l’ennemi de toujours.

Car côté football, la Hollande n’a plus peur de personne. Au contraire, tout le monde craint la bande à Rinus Michels, emmenée par un magicien nommé Johan Cruyff. Les succès européenns du Feyenoord Rotterdam et de l’Ajax de Cruyff au début des années 1970 ont décomplexé le football néerlandais. Mieux, Rinus Michels a développé à l’Ajax une philosophie de jeu désormais mythique (voire utopiste !) qu’il applique en sélection : le football total. Comprenez le “tout le monde attaque, tout le monde défend” – attaque surtout – où Michels demande à tout le monde, notamment aux arrières latéraux, de participer aux offensives. Un pressing haut et un mouvement permanent des joueurs sans ballon pour créer l’espace et l’investir. Le football total était une philosophie de jeu extrêmement rigoureuse. Le talent des joueurs de Michels faisait le reste.

Ce n’était donc pas que l’histoire qui opposait diamétralement allemands et néerlandais. Aux antipodes du foot spectacle orange, il y avait le professionnalisme allemand. Une approche du jeu aux allures has-been : jeu rigide, stéréotypé, lent, rude, laborieux. Au milieu de çà, une Europe émerveillée et fascinée par le jeu batave popularisé par l’Ajax alors que la RFA renfermait en elle tout ce qu’on détestait depuis toujours. Cette Hollande rock n’roll était la favorite de tous en terre hostile.

Le pêché d’humilité
Et comme prévu, une bande d’artistes surfe sur la compétition (5 victoires, un nul, 14 buts marqués pour 1 seul encaissé) : Cruyff, Rep, Neeskens, Rensenbrink, les Van de Kerkhof… L’Orange Mécanique anéantit tout sur son passage et se paye le Brésil, l’Argentine ou encore la RDA, vainqueur de la RFA au premier tour dans un match pour l’histoire.

Oui mais voilà, à force d’être trop sûr d’eux les Oranjes en viennent à oublier un paramètre intrinsèque du succès : l’humilité. Trop has-been. Trop allemand pour la bande à Cruyff. Au fil des victoires, au fil des étapes passées haut la main, la confiance néerlandaise augmente. Mais il est un stade dangereux à atteindre où la confiance se confond avec l’arrogance.

Quand ils se présentent pour la finale le 7 Juillet à l’Olympiastadion de Munich, les Oranjes, et la planète toute entière, sont certains d’infliger une correction historique et méritée aux allemands. Dans les vestiaires qui mènent au terrain, les hollandais sont provocateurs, charrissent, demandent à leurs adversaires « combien ils en veulent ». Ils paraissent décontractés, souriants au moment des hymnes alors que les visages allemands sont fermés, tendus. Pareil au moment de donner le coup d’envoi. Chez les allemands pourtant aucune crispation, mais plutôt une haine farouche puisée dans les provocations subies de hollandais clamant haut et fort qu’ils allaient les piétiner et d’une opinion mondiale persuadée de ce sort écrit d’avance.

Et la Hollande va tomber de haut. Très haut. Cruyff a donné le coup d’envoi. Les allemands n’ont toujours pas touché le ballon qu’il est déséquilibré par Hoeness dans la surface. Neeskens transforme  le penalty en force. On joue depuis une minute et des milliards de personnes jubilent avant l’heure, devant des postes TV pour la première fois en couleur, de l’humiliation réservée aux “boches”.

Il n’en sera rien. La rigueur allemande va progressivement liquéfier tout reste de football total et placarder d’une main de fer la partie. La balle et les occasions sont aux blancs à mesure que le match se durcit. Les hollandais sont à la rue et échappent à la sanction suprême sur une faute de Rijsbergen sur Müller. Punition repoussée : à la 28ème, Breitner égalise sur un penalty très litigieux. Ce qui poussera Joao Havelange, président de la FIFA à l’époque, a affirmer que la Coupe du Monde 1974 était truquée comme celle de 1966. Juste avant la mi-temps, “Der Bomber” Müller crucifie les Oranjes dans son style si caractéristique. Le glas des espoirs bataves est sonné. Jamais les hommes de Michels ne parviendront à revenir, buttant tout au plus sur un Sepp Maier des grands soirs. L’Allemagne est sacrée championne du monde chez elle, pour la seconde fois de son histoire.

Le mépris qui avait nourrit les hollandais pendant tant d’années avait mené à leur perte. Présomptueux, persuadés d’humilier la Mannschaft chez elle, les hollandais ont fini par nourrir la bête. Il faudra attendre l’Euro 88 pour que le peuple orange puisse enfin prendre sa revanche. Mais à tout jamais 1974 restera comme un traumatisme national, bien plus grave que l’injustice d’un football total privé du titre mondial qu’il méritait tant. Au point que jamais les vainqueurs de 1988 n’auront la place des perdants de 74 dans le cœur des fans néerlandais.

 

Mathieu P.

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