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Pippo, le dernier Super-héros

Un drôle de type que ce Filippo Inzaghi. Un look de pantin mal articulé et maladroit dans son tee-shirt rouge et noir trop flottant : pas vraiment la dégaine du super-héros. C’est justement toute l’histoire de Superpippo. Un style à lui tout seul, pour celui qui était l’archétype du renard des surfaces aux sens classique et lyrique. Et peut-être l’ultime représentant de l’espèce.

Flippo Inzaghi n’était pas franchement le joueur le plus talentueux. Pas plus qu’il n’était le plus élégant. Il était l’incarnation du buteur dans sa définition la plus brute. Celle du prédateur en quête de but dans l’élan d’un réflexe primaire de marquer. Attiré par le cadre comme l’eau revient à la plage. Une espèce en voie de disparation, bien loin des standards du foot moderne. Un personnage presque anachronique, aux antipodes des attaquants racés qui vont toujours plus vite et savent tout faire. Toute l’histoire de sa vie se résumait au dernier geste, comme dans un acte d’économie, guidé par une approche minimaliste du jeu.

Dans une scène théâtrale, les défenseurs étaient ses ultimes obstacles dont il avait la science pour se jouer. Il compensait dans son sens du (dé)placement les défauts de technique et de vitesse rédhibitoires à sa quête fantasmée. L’intelligence situationnelle. Et un brin de malice. Il flirtait avec la ligne de hors-jeu dans le miroir d’un funambule. Ferguson dira de lui qu’il « était né hors-jeu ». Inzaghi avait les clés des énigmes du jeu et ses vices : il était peut-être né hors-jeu mais vivait au bon endroit, au bon moment.

Il jouait là son meilleur rôle : dans l’instant décisif des moments cardinaux. Naturellement son art ne s’exprimait jamais mieux que sur la scène aux étoiles de la Coupe d’Europe, dont il fut un temps le meilleur réalisateur et encore aujourd’hui le 4ème (70 buts). La finale de Champions League 2007 contre Liverpool est la quintessence de son œuvre. Blessé la saison précédente, jeté au purgatoire des séances de convalescence, il avait perdu sa place de titulaire au profit de Gilardino. Mais Carlo Ancelotti lui avait trop souvent écrit, tous les jours même, pour ne pas espérer lui-même la résurrection qu’il lui prédisait. Ce soir-là, à Athènes, Inzaghi est titulaire quand, à la 45ème, au milieu d’un coup-franc de Pirlo, il dévie le ballon d’un bout de corps. 1-0. Pire que chanceux, l’acte est volontaire. Un weekend précédent, il a inventé le même vol. Liverpool courra tout le match après le score avant de… prendre la deuxième lame de l’assassin à la 82ème. Une énième fois sur le fil du hors-jeu, Inzaghi file seul éliminer Reina et marquer dans le but vide. Il vient de venger l’humiliation de 2005 et de réhabiliter sa légende.

Il scorera plus de 300 autres buts, la plupart sous le maillot du Milan AC, après avoir quitté la Juventus pour plus de 40 Millions où un certain David Trezeguet lui devenait préférable, mais sans jamais trop s’éloigner de sa signature. Un style d’exécution en croche-patte aux codes académiques, dans l’attente cachée de la passe idéale, souvent de Kaka ou Pirlo, ou des moments paranormaux où le ballon se vouait aux lois du hasard. À la grande loterie des surfaces, Pippo a souvent gagné avec le même numéro. Les lyonnais s’en souviennent encore, lorsqu’en 2006 (en 8ème), ils tenaient la qualification à San Siro avant d’oublier Inzaghi dans le money time : à la 88ème la frappe de Sheva cocha les deux poteaux de Coupet avant de revenir dans les pieds du seul Pippo dans une offrande divine. L’exécution rappelait celle de l’Ajax d’un certain Zlatan, en 2003 : à la 91ème, lors d’un énième ballon lunaire bazardé dans la boite, Inzaghi créait un lob hideux du pointu pour qualifier les rossoneri. Clinique, cynique.

Pippo incarnait surtout la figure romantique du buteur solitaire. Il semblait graviter dans un monde imaginaire. Jouant un huis clos avec le but. Il cherchait là sa vérité, ou à en rétablir d’autres. Cette quête obsessionnelle menait à l’ivresse de célébrations excessives. L’image du buteur libéré et oxygéné contrastait alors avec celle du justicier triste et frustré les soirs où il sortait sans avoir atteint son but. On l’imaginait facilement face à ses doutes et sa peine, des jours et des soirs durant, jusqu’à sa prochaine rédemption. Ces expressions, orgasmiques ou dépressives, en faisaient un personnage clivant, détesté ou adulé comme tous les héros. Dont le costume rangé ne sera peut-être plus jamais porté.

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