Demain, Vendredi 5 mai 2017, s’élancera d’Alghero en Sardaigne la centième édition du Tour d’Italie, la plus importante course cycliste du stivale. Une édition historique, dessinée spécifiquement pour se souvenir des grandes gloires qui ont fait le cyclisme italien. Pour commémorer ces interprètes et les événements qui ont marqués un siècle de cette compétition. Un hommage sera accordé tout particulièrement aux deux légendes, Gino Bartali et Fausto Coppi, et il sera même réintroduit le maillot cyclamen, l’uniforme donné au coureur capable de réaliser le plus de points pendant la compétition.
Mais, à mon avis, un hommage manque parmi la longue liste de cette année, et je veux vous dire pourquoi. De toutes les histoires italiennes liées au cyclisme, c’est celle qui m’a toujours fait le plus rêver. Dans le monde du sport, nous nous souvenons toujours des champions, de leur classe, de leur talent, de leurs victoires et de leurs actions de génie que nous pouvons toujours raconter avec une grande ferveur et un respect total. Cette histoire, cependant, est l’exact opposé : c’est celle de la Maglia Nera.
Le Maillot Noir était le symbole du dernier rang - cousin italien de la lanterne rouge du Tour de France - dans la plus importante compétition de cyclisme italien, le Giro. Mais contrairement à la cuillère de bois des collègues du rugby, il a été pendant des années une occasion spéciale de briller dans le paysage sportif d’alors, et pourquoi pas, de gagner même un petit prix en argent et des sponsors en tant que “plus lent de tous”.
C’est à ce moment là que le football et le cyclisme se lient pour une histoire unique. Car le maillot noir est né dans les années 1920, inspiré par une figure du football un peu bizarre : Giuseppe Ticozzelli. Le joueur était connu à l’époque pour être un recordman du foot italien - il détiendra jusqu’en 1969 le record du but le plus long, 75 mètres, marqué sur un dégagement des six mètres, ce qu’il effectuait régulièrement en temps que défenseur - et pour avoir joué dans des équipes professionnelles comme SPAL, Casale de Monferrat et Alexandrie. À Casale, il cotoie deux futurs champions du monde de 1934 : Caligaris et Monzeglio. Il fait même une apparition en Squadra azzurra, lors d’un rocambolesque 9-4 face aux bleus de France, en 1920 ! Et en 1926, contre toute attente, Ticozzelli décide de participer au Tour d’Italie en tant que cycliste indépendant. Faut dire que le défenseur est une force de la nature, doté d’une puissance physique et d’un caractère qui n’échappent à personne. Mais le choix va s’avérer malheureux vu le peu d’étapes qu’il va achever : Ticozzelli est renversé en tout début de Tour par une moto et forcé d’abandonner prématurément la course. Mais il n’est pas passé inaperçu, pour la presse comme pour le public, tant pour son histoire singulière que pour son look en “total black“. En effet, Ticozzelli portait le maillot de son club de football de l’époque, Casale : une chemise noire avec une étoile blanche. D’où le choix original et nécessaire qui va alors s’imposer aux organisateurs : mettre l’accent sur le cycliste plus malchanceux en le représentant avec un maillot noir, symbole de la plus mauvaise performance de la course.
Mais vous le savez, les italiens sont toujours les plus malins et attentifs à ce type de reconnaissance. Les dés sont jetés : dès l’instauration du Maillot Noir, une véritable course à la conquête de ce symbole particulier et, en conséquence, des prix riches et sponsors s’installe dans le Giro. Pour les coureurs qui ne pouvaient aspirer aux premières places du classement général, il devient de mise de réaliser une vraie course “à l’envers”, pour gagner des minutes de… retard sur le groupe Maillot rose, celui porté par le leader du Tour. Un peu comme le “Tanking” d’aujourd’hui que nous voyons en NBA, où les clubs jouent de malice pour décrocher les meilleurs places dans la Draft Lottery de l’année suivante.
Deux coureurs sont même devenus particulièrement célèbres pour leurs tentatives désespérées de gagner ce maillot : Sante Carollo et Luigi Malabrocca. Tous deux essayant de perdre autant de temps que possible par rapport à l’autre, allant jusqu’à se cacher dans des bars, des granges ou des restaurants sur la route du Tour, attendant jusqu’à la dernière minute pour franchir l’arrivée de l’étape du jour. En 1948, le prix a été décerné au cycliste toscan Aldo Bini qui, selon certains journalistes de l’époque, a continué héroïquement la course malgré de graves blessures, atteignant la ligne d’arrivée avec une main cassée.
Mais comme dans tout beau roman qui se respecte, il y a une fin. En 1952, le Maillot Noir a été supprimé, retiré par les organisateurs suite aux protestations de nombreux coureurs qui voyaient dans cette course à l’envers un spectacle indécent et pathétique bien trop loin des valeurs du sport et du cyclisme. La fin d’une époque, symbole d’un vélo romantique et oublié sur les routes rurales d’une Italie d’antan. Vendredi, le Giro les arpentera dans les souvenirs diffractés de ses forçats d’alors et de Giuseppe Ticozzelli qui avait lié à jamais le football et le cyclisme italiens bien malgré lui.





