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Culture foot, Il était une fois le foot

Plus fort que Maradona

Voici l’histoire du chimérique Tomás Felipe Carlovich alias el Trinche Carlovich. C’est l’histoire d’un mec parmi tant d’autres. Celle d’un mec né en 1949 à Rosario et 7ème fils d’un père yougoslave fuyant la crise de 1929 pour la prospère Argentine de l’époque.

À Rosario, sa terre d’accueil, l’amour pour le football est dans tous les cœurs. Le ballon doit y être caressé, la passe choyée. Là-bas, on ne siffle pas les Javier Pastore et autres Lucho ou Riquelme… on les aime et on les applaudit. Cette terre de passion a vu naître Menotti, Maradona, Tata Martino, Batistuta, Redondo, Messi… Mais parmi ceux-là, de l’avis des rosarinos, il n’y a qu’un seul nom «El Trinche Carlovich». Le meilleur tout simplement.

La légende est née à Rosario, aucune image vidéo, quelques archives de journaux, quelques photos… mais surtout des milliers de rosarinos passionnés qui sont allés le voir jouer chaque weekend comme un certain Marcelo Bielsa. Quand on évoque «Carlovich» à Rosario, on en parle avec passion. On en parle avec les yeux qui brillent, toujours…

Seulement deux matchs au plus haut niveau pour le Trinche. Mais pour toujours la bénédiction de Maradona, répondant un jour à un journaliste du Newell’s qui se félicitait d’accueillir le meilleur joueur du monde :

le meilleur joueur du monde a déjà joué à Rosario et c’est un certain Carlovich

José Pekerman n’hésite pas à l’élire comme «le plus merveilleux joueur qu’il m’a été donné de voir jouer un jour» ou César Luis Menotti d’évoquer «Carlovich était un de ces gamins des rues qui a grandi un ballon dans les pieds. C’était hallucinant de le voir jouer». Carlos Griguol dira un jour : «Il avait une qualité technique unique. Quand on le marquait, le mec disparaissait d’un coup et réapparaissait de l’autre côté, toujours avec le ballon…».

La personnification du «potrero» ce joueur de terrains vagues typiquement argentin. C’est le genre de joueurs «dont on dit qu’il a des yeux derrière la tête», «à qui on passe la balle et tout s’éclaire», un gamin caressant les sombreros, inventant le contrôle orienté du dos, un mec qui dribble et re-dribble à l’infini comme suspendant le temps. Un mec qui laisse place à l’incroyable. Toujours. Plus élégant que Redondo, plus intelligent que Riquelme, plus dribbleur que Maradona… Un joueur que l’on aime tellement à voir jouer qu’un jour un arbitre l’expulsant fut obligé de le réadmettre sur le terrain, «parce que quand le dix du Central Cordoba apparait sur le terrain de tous ses feux. La fête est totale».

Le Trinche est le symbole d’un football romantique disparu, un esthète du ballon rond où l’élégance l’emporte sur l’efficacité, l’incarnation de l’idée du Football au-dessus de toutes ses formes réelles… Avec lui le football est un ballet et on va voir jouer Carlovich pour voir le football.

Derrière ce talent se cache le vagabond idéaliste qu’il a toujours été, un homme qui déteste se lever pour aller s’entraîner, ne supporte ni l’autorité ni l’avènement d’un football où le physique prend le pas sur le jeu. Il aime le ballon et c’est tout. Oui, on joue pour gagner mais on joue d’abord pour jouer une belle partition. Harmonieuse et délicieuse. Pour lui le football n’est que talent. L’entrainement, une perte de temps… Carlovich y préféra le Coca-Cola, les femmes et la pêche.

C’est tout le paradoxe du Trinche. Un joueur plus talentueux que Maradona qui n’aura joué que deux matchs au plus haut niveau. Un match avec Rosario Central en D1 argentine. Un match avec une sélection de Rosario contre la sélection argentine en préparation pour le mondial de 1974. Le match. Le 17/04/1974 au stade «parque de la independancia» Carlovich entra dans la légende à jamais. 5 joueurs de Newell’s, 5 joueurs de Rosario central… et Carlovich pour affronter la sélection argentine. Une première mi-temps qui verra el Trinche réciter sa partition en compagnie d’un certain Mario Kampes; son équipe mène 3-0 à la pause. Carlovich est trop fort… À tel point que Vladislao Cap, l’entraineur de la sélection argentine, demandera à ce qu’il sorte à la mi-temps. Le match se termine à 3-1 et peu importe le score, Carlovich entra dans l’histoire et nourrira la mémoire footballistique de Rosario pour toujours.

Beaucoup se demandent encore comment Carlovich a pu échapper à la gloire et au triomphe. La réponse s’est toujours trouvée dans la question. Le Trinche voyait dans le triomphe d’autres valeurs que la compétition et les titres tout simplement. Pour Carlovich, triompher se résumait à

jouer au Football. Et surtout, de ne pas trop s’éloigner de son quartier, de sa maison, de sa famille et de ses amis

Pour le célèbre écrivain Roberto Fontanarrosa «le Trinche était un bon à rien, mais un phénomène. Il faisait des choses dont personne ne s’attendait». Dans cette définition «fontanarrosesca» on y retrouve l’idée de l’insensé, qui chez Carlovich était poussée à son paroxysme; le Trinche, c’est l’histoire folle d’un vagabond tire au flanc avec un talent sans égal qu’il refusa à tous, piétinant la gloire au nom de sa liberté. Un peintre génial peignant pour lui-même. Un mec qui nous laisse cette sensation d’incompris du «mais pour quoi ?».

Un homme qui selon la légende a préféré partir à la pêche plutôt que de rejoindre la sélection argentine de Menotti. Quelqu’un de différent…

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